Le Honduras et l’ouragan politique

WEB EXCLUSIVES | July 12, 2009     

Comme on pouvait s’attendre, les Ă©vĂ©nements rĂ©cents au Honduras ont suscitĂ© une avalanche de commentaires dans la presse internationale. Il a sĂ»rement Ă©tĂ© difficile pour bien des journalistes de rĂ©sister Ă  la tentation d’écrire une manchette aussi percutante que simpliste : « Le premier coup d’État en AmĂ©rique latine depuis la fin de la guerre froide ». Bien que l’on soit, indubitablement, devant une profonde crise institutionnelle, voire une rupture de l’ordre constitutionnel au Honduras, ce qui caractĂ©rise vĂ©ritablement la situation est, d’une part, la prĂ©sence de nombreuses zones grises en ce qui concerne les faits sur le terrain et, d’autre part, la remarquable clartĂ©, unanimitĂ© et cĂ©lĂ©ritĂ© des rĂ©ponses Ă©trangĂšres devant une rĂ©alitĂ© pour le moins confuse. Il est ironique de noter que, le plus souvent dans la rĂ©gion, on est confrontĂ© au schĂ©ma inverse : un incident dont la signification est Ă©vidente – par exemple, un conflit violent qui dĂ©coule d’une lutte politique ou d’une tension sociĂ©tale – et, face Ă  cela, les tergiversations de la communautĂ© internationale et le souci de neutralitĂ© dans le vocabulaire pour ne pas prĂ©juger de la lĂ©gitimitĂ© des griefs respectifs des parties concernĂ©es. Or, dans le cas du Honduras, il n’y a pas eu de temps ou de place pour la nuance, une rĂ©action qui a pris par surprise beaucoup de Honduriens qui ont eux-mĂȘmes de la difficultĂ© Ă  dĂ©chiffrer ce qui leur arrive et qui ne voient pas forcĂ©ment les choses en noir et blanc comme semblent le faire les observateurs Ă©trangers. Il va sans dire que le concert des voix qui s’élĂšvent partout – pour exprimer l’indignation morale et pour sommer le Honduras Ă  rentrer dans le bon chemin – serait moins retentissant s’il ne s’agissait pas d’un pays dont le poids gĂ©opolitique est infime. Sans pour autant nier le sĂ©rieux de la situation ou minimiser la menace pour l’état de droit que l’actuelle crise hondurienne reprĂ©sente, il est nĂ©cessaire de saisir les enjeux dans leur contexte et d’échapper aux lectures rĂ©ductionnistes.zorb ball prices

La derniĂšre fois oĂč le Honduras a fait la une des mĂ©dias dans le monde a Ă©tĂ© lorsque l’ouragan Mitch a dĂ©vastĂ© le pays en 1998. Contrairement Ă  ses voisins – le Nicaragua, El Salvador, le Guatemala, – le Honduras n’a pas connu, dans les derniĂšres dĂ©cennies, de rĂ©volution, de guerre civile ou de gĂ©nocide. Bien que la violence politique et la dictature n’aient pas toujours Ă©pargnĂ© le Honduras, il est possible de parler d’une relative stabilitĂ© depuis le retour Ă  la dĂ©mocratie au dĂ©but des annĂ©es 1980. Mais cette stabilitĂ©, assurĂ©e par une classe politique qui s’alterne au pouvoir par l’entremise de deux partis de centre-droite, n’a pas favorisĂ©, comme c’est le cas au Costa Rica, l’émergence d’institutions solides ou l’amĂ©lioration des conditions de vie de la population. Parmi les pays les plus pauvres du continent, le Honduras est ravagĂ© par les gangs de rue (les « maras »), la corruption et la stagnation Ă©conomique. SociĂ©tĂ© plutĂŽt conservatrice avec un Ă©lectorat modĂ©rĂ©, le Honduras n’a pas suivi le tournant Ă  gauche que l’AmĂ©rique latine a connu depuis quelques annĂ©es. En fait, c’est le prĂ©sident Manuel « Mel » Zelaya, un entrepreneur populiste qui durant la campagne Ă©lectorale avait promis de combattre la pauvretĂ© et d’endurcir la rĂ©pression de la criminalitĂ©, qui a produit par lui-mĂȘme le virage Ă  gauche, se rapprochant du Venezuela et de ses alliĂ©s rĂ©gionaux. En 2008, le Honduras a rejoint l’ALBA, le projet d’intĂ©gration lancĂ© et financĂ© par Caracas. Zelaya s’est ainsi mis Ă  dos son propre Parti LibĂ©ral, majoritaire au CongrĂšs national. Quand il a tentĂ© d’organiser un rĂ©fĂ©rendum en vue d’une rĂ©forme constitutionnelle qui lui permettrait de briguer un deuxiĂšme mandat prĂ©sidentiel en novembre 2009, la Cour suprĂȘme, le Tribunal Ă©lectoral et le Procureur gĂ©nĂ©ral ont tous dĂ©clarĂ© le geste illĂ©gal. Le CongrĂšs a alors entamĂ© une procĂ©dure de destitution du prĂ©sident.

On connaĂźt bien la suite de l’histoire. À l’aube du 28 juin, des militaires ont fait irruption dans la maison de Zelaya et, toujours en pyjama, ils l’ont conduit de force au Costa Rica. Le prĂ©sident du CongrĂšs, Roberto Micheletti, a Ă©tĂ© alors dĂ©signĂ© prĂ©sident par intĂ©rim du Honduras, avec l’appui unanime des lĂ©gislateurs. L’image de soldats qui sĂ©questrent un prĂ©sident et qui l’envoient en exile est singuliĂšrement rĂ©pugnante pour quiconque connaĂźt l’histoire de l’AmĂ©rique latine. Peu de gens, mĂȘme ceux qui appuient la destitution de Zelaya, sont convaincus de la sagesse d’un tel acte. Coupable ou innocent, n’avait-il droit Ă  un procĂšs qui lui aurait permis de se dĂ©fendre des accusations? Mais laissons Ă  d’autres le soin d’assigner le blĂąme dans ce drame et concentrons-nous sur son contexte et ses effets. Signalons, d’abord, que les mƓurs politiques honduriennes sont – mĂȘme selon les standards centroamĂ©ricains – particuliĂšrement brutales. Il y a seulement quelques mois, le vice-prĂ©sident du CongrĂšs national – un homme de confiance de Micheletti – a Ă©tĂ© abattu dans la rue par un commando. Aucune piste sur l’identitĂ© ou le motif du crime n’a Ă©tĂ© encore mise au jour. En mai dernier, Micheletti a dĂ©noncĂ© formellement et publiquement l’existence d’un complot pour l’assassiner, laissant entendre que le « Pouvoir exĂ©cutif » serait impliquĂ©. Coup de thĂ©Ăątre en vue de lancer sa candidature aux prĂ©sidentielles? On n’en sait rien. Mais, chose certaine, le climat politique – et en particulier le conflit entre Zelaya et Micheletti – Ă©tait dĂ©jĂ  envenimĂ© au plus au point. « Coup d’état », comme le caractĂ©risent la plupart des observateurs Ă©trangers (et Zelaya lui-mĂȘme, bien Ă©videmment) ou « succession prĂ©sidentielle », comme insistent les autoritĂ©s politiques honduriennes, appuyĂ©es par la majoritĂ© de l’opinion publique de ce pays (mentionnons Ă  ce propos que, selon un sondage CID-Gallup, 63% des Honduriens justifient la destitution de leur prĂ©sident)? La vĂ©ritĂ© se trouve peut-ĂȘtre entre les deux opinions extrĂȘmes.

Obama n’a pas manquĂ© de profiter de la crise hondurienne pour annoncer, haut et fort, un changement de cap de Washington vis-Ă -vis de l’hĂ©misphĂšre, surtout en rupture avec l’approche de son prĂ©dĂ©cesseur. ChĂĄvez, quant Ă  lui, n’a pas tardĂ© Ă  se porter au secours du prĂ©sident dĂ©posĂ© (se livrant mĂȘme Ă  des mouvements de troupes et Ă  des discours belliqueux). La prĂ©sidente Kirchner, au lendemain d’une dĂ©faite Ă©lectorale humiliante et devant rendre compte de son inaction face au progrĂšs de la grippe A en Argentine, s’est aussitĂŽt envolĂ©e vers l’AmĂ©rique centrale pour accompagner Zelaya dans sa trĂšs mĂ©diatisĂ©e tentative de retour au Honduras. Les commentateurs de droite ont prĂ©sentĂ© la crise hondurienne comme l’illustration de l’influence nĂ©faste de ChĂĄvez. Les critiques de gauche ont criĂ© Ă  la complicitĂ© des forces armĂ©es avec les Ă©lites pour mater les avancĂ©es « socialistes » de Zelaya. L’OEA a eu l’occasion de s’affirmer comme acteur multilatĂ©ral en appliquant, pour la toute premiĂšre fois et avec peu de risques, la « clause dĂ©mocratique », une opĂ©ration qui s’avĂ©rerait beaucoup plus dĂ©licate si le pays en cause avait le potentiel de dĂ©stabiliser la rĂ©gion. Bref, il semble que tous et chacun s’empressent d’instrumentaliser le malheur qui frappe ce petit pays centroamĂ©ricain. Les Honduriens, eux, sont probablement estomaquĂ©s de voir les puissants du monde faire la leçon et porter jugement de maniĂšre aussi tranchante que rapide Ă  leur Ă©gard, cela sur la base d’évĂ©nements qui, bien qu’exceptionnels, s’inscrivent dans une dynamique politique difficile Ă  comprendre de l’extĂ©rieur. La situation est certes grave et la dĂ©mocratie doit ĂȘtre prĂ©servĂ©e sans compromis ni impasse. La communautĂ© internationale doit demeurer vigilante et, au besoin, faciliter le dialogue entre les parties et servir d’ultime garant du processus de normalisation. Mais plutĂŽt qu’engager la voie facile de prendre le Honduras en otage des machinations gĂ©opolitiques et des Ă©lans idĂ©ologiques des uns et des autres, il faudrait donner Ă  ses citoyens la chance de trouver leurs propres solutions.

bioline

Victor Armony est professeur de sociologie et directeur de l’Observatoire des AmĂ©riques Ă  l’UniversitĂ© du QuĂ©bec Ă  MontrĂ©al. Il est aussi le rĂ©dacteur en chef de la Revue canadienne des Ă©tudes latino-amĂ©ricaines et caraĂŻbes.

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